
Conventions de partenariat : Défense
Madame la Présidente, mon Général,
Afin d’anticiper un procès en illégitimité que l’on fait parfois aux écologistes en matière de défense, je veux d’abord préciser qu’au mois d’août 1976 j’ai intégré le 43e RIMA, à Offenbourg, en Allemagne. Nous étions en pleine « Guerre Froide ». Je ne le dis pas pour évoquer une quelconque ancienneté, mais pour dire que j’ai participé, dans ce cadre, à l’envoi de missiles, virtuels bien sûr, sur l’Union Soviétique.
C’est à un retour de l’Histoire auquel nous assistons, à un retour du monde d’avant, auquel il faut se préparer en effet.
Nous vous accueillons pour nous prononcer sur un rapport qui pourrait donner le sentiment, dans une lecture un peu superficielle, qu’il ne nécessite pas de débat.
Un consensus national semble en effet s’être installé, globalement lié à la situation provoquée par l’agression russe sur le territoire ukrainien en février 2022. « Si vis pacem, para bellum », « si tu veux la paix prépare la guerre », s’est imposé dans le discours national, et c’est de cela dont il est question.
Les écologistes ne sont ni naïfs ni angéliques : je ne reprendrai pas ici les nombreuses déclarations qui montrent que nous ne sous-estimons pas les risques et que nous n’avons pas la moindre hésitation sur la condamnation de l’agression russe et sur le soutien indéfectible, y compris militaire, à l’Ukraine.
Il s’agit donc, dans le respect des compétences régionales d’organiser cette défense, c’est l’objet même de cette convention, mais, précisément parce que nous soutenons cet effort en votant ce rapport, nous nous autorisons à formuler quelques points de vigilance, ainsi que quelques propositions.
Bien entendu nos préoccupations sont d’abord locales et régionale :
- Quel appui pouvons-nous apporter aux territoires concernés par cet effort de défense ? la base de Luxeuil sera donc renforcée ; il conviendra d’accompagner la mise en place de nouvelles infrastructures, notamment par des services publics adaptés à cette croissance; prenons garde, même si les engagements sont prévus pour durer, aux retournements de conjoncture ; il ne s’agit pas de voir « grand », mais de voir juste ;
- Le renforcement de la Base des Industries et Technologie de défense est un objectif que notre Région est en mesure d’atteindre ; prenons garde toutefois à ne pas inverser l’argumentation ; l’économie de guerre, ne doit pas être considérée comme une fin en soi ; il ne s’agit pas de « profiter » de la guerre pour se développer, sorte d’effet d’aubaine qui verrait le tissu économique se précipiter dans l’industrie d’armement ; la Première Guerre mondiale a montré que la course aux armements pouvait aussi devenir « facteur de guerre »
- Pour les écologistes cette convention doit s’inscrire résolument dans une approche « européenne », seul moyen d’éviter qu’elle nourrisse un nationalisme franco – français ; cette perspective doit intégrer une vision renouvelée des alliances : le questionnement sur l’OTAN, et donc de la dépendance directe vis à vis des Etats-Unis, n’est pas taboue : l’Europe doit s’affirmer comme une puissance indépendante ; il se trouve que je reviens d’un séjour d’une semaine en Roumanie pour saluer36 ans d’échanges franco-roumains : nous avions cru construire la paix, mais voilà, que pour nos amis roumains, rien n’est vraiment sûr de côté-là ;
- Il s’agit donc de ne pas se tromper d’échelle; même si nous n’ignorons pas que la dimension militaire reste une prérogative des états membres ; en conséquence nous ne reprenons pas à notre compte la formule selon laquelle « La France doit maintenir son rang parmi les premières puissances mondiales » ; selon nous ce n’est pas un objectif premier, il prend en compte un état de fait, pas une nécessité absolue ;
- Un mot enfin sur la dimension nucléaire de ces enjeux. Il est avéré que la base de Luxeuil redevient « nucléaire » avec l’arrivée du futur missile nucléaire hypersonique, l’ASN4G, qui doit remplacer en 2035 l’ASMPA, le missile nucléaire actuellement en service. Il sera porté par les rafales F5.
On vient de le voir avec l’accord avec la Pologne ; la dissuasion nucléaire ne saurait renforcer le repli sur l’échelle nationale ; son rôle de protection, dont nous ne débattrons pas ici, ne peut s’exercer que si certaines conditions sont réunies :
-
- Elle doit être contrôlée par des processus démocratiques : on peut être légitimement inquiet de savoir que le bouton nucléaire est entre les mains de personnalités particulièrement incontrôlables et dont les objectifs annoncés, habituels des dictatures, relèvent de la volonté de contrôler des territoires et les ressources qu’ils renferment ;
- Elle ne doit pas être doublée par une course aux armements classiques, dont on sait qu’ils ne peuvent être renforcés de façon infinie sans que cet « investissement » débouche, à un moment ou à un autre, sur un affrontement « classique ».
Notre réalisme quant à la nécessité de créer une défense européenne n’est donc pas aveugle. Ce processus doit être démocratiquement contrôlé, il doit être partagé, il doit comporter des garde-fous.
Je vous remercie.
Claude MERCIER,
conseiller régional délégué, en charge de l’Économie circulaire et des déchets